Éditorial de Novembre 2017

Journaliste freelance

 

J'aimais faire les choses « à l'envers ». Si bien qu'au lieu de m'attendrir sur mes tombes, la veille du jour de la Toussaint, je me faisais plaisir à me créer d'épiques batailles dans une autre vie. Non point que cette présente vie m'ait déplu, j'y trouvais mon compte de joies et de petits bonheurs. Et j'oubliais souvent que mes chers disparus le furent, surtout, grâce aux complexes médicaments qui leur furent administrés, par personnes interposées - habilitées pour.

 

Mais parfois, j'aimais m'en souvenir, aussi. A tout seigneur, tout honneur, après tout. J'aimais aussi, à l'inverse, me raconter de petites histoires, pour me faire sourire, ou rire,

Ou même ricaner. Tout était mieux que de pleurer, n'est-ce pas.

 

L'histoire d'aujourd'hui :

Dans une autre vie, j'étais journaliste freelance. J'allais faire des enquêtes. Cela me plaisait bien. Avec un certain directeur de  rédaction, nous étions, le plus souvent, à couteaux tirés. Depuis qu'il m'avait fait un brin de cour (un pas en avant – deux pas en arrière), et qu'il était venu déguster des gaufres chez moi, les évoquant par la suite avec quelque nostalgie, tout en clamant fermement qu'à la prochaine gaufre sa femme lui ferait une scène que sa qualité d'époux fidèle et intègre ne pourrait se permettre de voir se produire – vous comprendrez que nos relations soient devenues quelque peu figées – pour ne pas dire glacées. Enfin, ce rédacteur en chef était si pataud que s'il l'avait fait exprès ça n'aurait pas été pire. Un jour, saisie de démangeaisons, je lui offris un tableau.

J'avais captée sa photo sur internet, et vu mes talents de dessinatrice – j'avais collé ça sur photoshop, et tac et tac, il en était ressorti superbement déguisé en chirurgien, en tenu de superman d'un joli vert, avec, autour, baignant dans un nuage rose, plein d'organes vitaux qui pendouillaient dans tous les sens et en dépit du bon sens. Autrement dit, genre abstrait, si vous voyez ce que je veux dire ! Mais lui-même restait parfaitement identifiable, l'air sérieux, gentiment imprégné d'un professionnalisme de bon ton. En-dessous, j'avais écrit, avec le pinceau « calligraphie » de photoshop : « Supermann ».

 

Je m'étais vraiment bien amusée, et je dois dire qu'il n'y avait rien de vraiment méchant dans ce cadeau humoristique, si ce n'est qu'il était là, quand même, pour se moquer un peu...Mais cet homme était parfois si infatué, faisant partie de la caste des rédacteurs superdiplômés et puissants, daignant accorder à la petite journaliste un peu d'espace dans ses colonnes – la dispensant, généreux, de dire merci – que j'avais cédé à la tentation. D'autant plus qu'il aimait dire dans certains mails « soyez douce et gentille ». Je veux dire « il avait aimé  dire», car il s'agissait du passé - assez vite il avait compris que je n'avais pas vraiment le tempérament pour être « douce et gentille », expression beaucoup lue dans les petites annonces, rubrique RENCONTRE!

 

Enfin, j'avais vraiment passé pas mal de temps sur le logiciel Photoshop à élaborer quelque chose de  bien  ! Pas un coup de pinceau donné au hasard. Je m'étais donné un certain mal à disséquer une femme, de façon à évoquer ses organes, un peu à contre-jour. J'y prenais réellement un plaisir d'artiste. J'avais prévu, aussi, de faire imprimer le fichier sur toile, et, à défaut de le faire encadrer, de le faire clouer sur châssis. Je ne souhaitais pas d'encadrement, car je ne souhaitais pas imposer un style. Il serait libre, avec son épouse, de choisir le style qui leur conviendrait le mieux. (Bambambam...que de naïveté dans ma malice. C 'est un paradoxe, chez moi : je suis très malicieuse, et en-même temps très naïve!)

 

Cela se passa après la première gaufre, mais avant qu'il ait eu l'occasion de me dire qu'il risquait la scène, dès la deuxième gaufre absorbée.

 

Je déposais le tableau à la rédaction, et par mail il m'en remercia en quelques mots, un peu froids. Bon, après tout, mon œuvre était trop malicieuse pour en avoir attendu de grands coups de chapeau. Néanmoins je ne m'étais pas moquée – question dépenses en heures de travail – je n'avais pas compté...entre 40 et 50 heures, peut-être – sans compter la dépense chez l'artisan.

 

Un jour où notre homme s'était trouvé d'humeur particulièrement agressive, il m'avait menacée de «  me rendre ce tableau, pas vraiment innocent ». Je tombai des nues...Certes, l'intention avait été quelque peu malicieuse. Mais de là à... J'exigeai des explications. En les attendant, j'observai le fichier, sur l'ordi, à l'endroit et à l'envers...pourquoi donc « pas si innocent que ça » !? Et brusquement, je crus comprendre. Mes cheveux se dressèrent quasiment sur ma tête : C'est vrai, en contre-jour, j'avais représenté deux seins – au même titre que j'avais représenté un côlon, se terminant par un anus. C'était la femme disséquée. Mais ce n'était quand même pas possible que !? Non, ça, c'était vraiment trop bête !!

 

Le verdict tomba le lendemain : j'avais placé, selon notre homme, l'un des seins, à portée de main de notre « chirurgien », d'une façon plus que suggestive, et cela n'avait rien d'innocent.

 Et je devais facilement comprendre que dès lors...Madame son épouse considérât ce tableau de l'oeil qui convenait (c'est à dire « mauvais »!). Je reconsidérais mon fichier dans tous les sens, l'envoyais à ma fille, ainsi qu'à un vieux copain – leur demandant leur avis – pouvaient-ils pressentir dans ce méli-mélo...une intention sexuelle... !?

 

Je fus rassurée – personne ne le pensait – Pourtant -  parfois - en considérant mon fichier sous un certain angle, je me disais « après tout, peut-être bien que... » !? Mais le plus souvent, écroûlée de rire, à me représenter le défilement des mines choquées, voire horrifiées – contemplant ce crime de lèse-rédacteur et lèse-digne-époux – je n'en voulais pas fondamentalement à notre homme de cette interprétation particulière. Et en fait je ne passais pas mes journées à y penser – en me coiffant (Sarko aimait penser en se rasant – et les femmes - probablement - en se coiffant – à défaut de se raser – elles – régulièrement.)

 

 Pourquoi ce jour de tout début novembre, c'est ce souvenir – surtout – qui m'accapare !? Et précisément celui-là !?

 

Oui, pourquoi, en fait, pourquoi ?

 

Eh bien parce que mon cher rédacteur en chef, m'accordant juste le minimum vital sur la une du journal, et ne supportant pas que j'en réclame gentiment et fermement un peu plus – je veux dire un peu plus de respect - aussi bien de sa part que de celle de sa digne famille - m'a carrément menacée de me licencier.  Que dis-je !? M'A licenciée ! Au présent de l'indicatif ! Façon de parler, car je suis bénévole. Quand on vous le disait, que le bénévolat, c'est méprisé ! A présent, me voici licenciée.

 

 Chômeuse, quoi !

 

Il m'a été dit qu'une réunion se tiendra, au cours de laquelle se retrouveront toutes les sommités du journal pour disserter sur mon cas, si besoin est. Je ne sais si en cette occasion notre homme va détailler la nouvelle attaque que j'ai esquissé contre sa famille : lui suggérant d'éviter de représenter de la lingerie en réclame sur la une du journal – parce que – justement – de la lingerie fine était représentée sur la une...

 

Ceci bien sûr en rapport avec les fameux seins – ben oui – faute de quoi il risquait – une nouvelle scène de ménage.

 

Pas du meilleur goût, bien sûr. Ni non plus témoignage d'un  profond respect. Mais franchement : »douce et gentille », ce n'est vrai que dans la rubrique Rencontre !

 

Ouahhh – me voilà bien partie pour écrire un roman. J'ajouterais : « J'ai été licenciée, pas du tout à cause d'une  histoire de lingerie – soyons sérieux. C'est parce que j'eus le malheur de …de...de... »

Hmm...Motus et bouche cousue. Ne déflorons pas l'histoire.

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