Editorial de Novembre 2015

Sur le chemin...des saisons...du souvenir

Les jours tels celui de ce jour de fête des morts, sont pour moi des jours fastes, dans le secret de mon cœur un brin maso. Je pars en pélerinage. Sur les chemins du passé. A mi-voix, j'ai dit à mémère : « Ma vraie mère, c'était toi » ! Je l'ai répété, avec défi. Parce que, de son vivant, lorsque j'avais prononcé cette phrase si tendre pour elle, et si dure pour maman – j'avais senti le cœur timide de bonne-mémère s'affoler...il y avait eu un grand silence. Et là, j'avais répété, assez bas, au pied de sa tombe : « ma vraie mère, c'était toi ». Et puis, j'avais rajouté, comme à regret, pour pépère : » mon vrai père, c'était toi aussi » ! Il fallait donner à César ce qui lui appartenait. Même si, sur le tard, Pépère, veuf, avait pris comme compagne une diablesse à la place de mémère, mon ange.

 

Il y avait aussi le banc d'angle, tout capitonné de skaï rouge, dans la cuisine de belle maman. Et ma machine à coudre sur la table. Grâce à mes premières payes de jeune prof, je m'étais payé cette machine Singer à la trentaine de points de broderie. Emerveillée, je raccommodais, avec ma machine-miracle, les pantalons et jupettes de mes mômes, avant le dîner. Belle-maman préparait le dîner. J'étais libérée de ce soucis. Et après le dîner, elle me disait : »je vais faire la vaisselle toute seule, va voir la télé avec Roger et les gosses. »Et, toute contente, je me vautrais sur le canapé, au milieu de ma smala chérie. Devant cet engin miraculeux pour l'époque, qui permettait de voir des films, comme au cinéma. Belle-maman, je l'appelais mémère, également, puisqu'elle était la mémère des petits. Et ce banc avec le skaï rouge, je l'adorais. Il a dû disparaître, depuis le temps, dans une machine à broyer d'une quelconque déchèterie. J'adorais tout, d'ailleurs. Ces portes en verre cathédrale, l'escalier trop raide et si joliment laqué de blanc. La petite chaise style conte de fée, sur le palier du milieu. Comme je suis contente que la maison de mémère-belle-maman soit si joliment retapée et arrangée par le nouveau propriétaire. Merci mon Dieu de me permettre de continuer à rêver des jolies choses, nouvelles, dans cette maison qui n'aura pas perdu son âme. Dans l'air, je retrouve comme un parfum de mon ancienne vie. Du temps où j'étais « ta femme chérie ». Ô toi, l'irremplaçable. Parfois, après un repas pris en solitaire, et qui se prolonge un peu, il m'arrive de somnoler. Je crois bien que je m'endors, attablée devant les restes de mon repas. Oui, je m'endors. Et, juste avant de me réveiller, je crois que tu es là. Je sens que tu es là. Tu marches, j'entends tes pas, ta voix. Je n'ai plus d'âge. Toi non plus. C'est juste toi. A n'importe quel âge.

 

Je n'aime pas aller vous voir tous au cimetière. Parce que, justement, je ne vous vois pas. Etre contrainte de vous imaginer à deux mètres sous terre est une farce du destin. Une moquerie du mauvais sort. Vous êtes partout et nulle part, et juste à quelque part dans ma tête. Et quand je serai moi aussi  à deux mètres sous terre, peut-être que vous serez vraiment morts, vous aussi.

 

Toi, l'irremplaçable, et puis les deux fils que j'eus de toi, partis, eux aussi, bien trop tôt. Bien trop tôt pour ma conception des choses, mais ma conception, ce n'est pas la réalité.

 

Ce que j'aime, c'est être au volant de la Ford Fiesta, et de rêver, sur le chemin du cimetière : l'épicerie de Haute-Yutz s'est transformée en bureau de tabac. Avant, c'était Mme S qui gérait l'épicerie. Sautillante, affable, elle oeuvra ainsi, de longues années. Toujours avec le sourire. Et puis son sourire disparut pour toujours lorsque son mari la quitta pour une autre, en lui laissant un petit billet griffonné au crayon de papier : "pardonnes-moi " !

Cette année, je ne passerai pas dans le quartier de nos anciens chalets, et je ne contemplerai pas, figée, les maisons chics et sans âmes qui les ont remplacés. Je ne chercherai pas l'endroit où tu avais construit ce treillis de bois blanc romantique, aperçu encore l'autre jour, avec le chien en arrière plan, dans l'album photo. La nuit tombera vite et la route est encore longue.

 

Qui prendra la relève, pour ces tombes, quand je n'y serai plus ?

 

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