Éditorial de Juillet 2017

« SURTOUT, NE CHANGEZ PAS... ! »

Un certain soir, je m'étais, brûlante, enfouie sous les draps. La fièvre me consumait. Mon quatrième bébé reposait en paix dans le berceau, âgé à peine de deux mois. C'était une gentille poupette. A l'époque du moins...Heureusement. Mon taux de calcium avait gravement chuté, peut-être aussi mes taux de toutes les autres substances mystérieuses et vitales, et c'est cela probablement qui m'aurait rendue si vulnérable, clouée entre mes draps brûlants. Les enfants, tous, dormaient à cette heure tardive. Seul Roger se trouvait encore en-bas, dans la cuisine, en compagnie de Tante Mone. Toujours, ces deux-là avaient été complices. Se comprenaient d'un regard furtif. S'étaient raconté à l'endroit et à l'envers, en cachant l'essentiel, bien sûr, leurs histoires amoureuses. Roger n'avait pas parlé de moi. Jamais. Je n'en avais jamais douté. Du moins n'avait-il jamais évoqué le bon vieux temps, où, à mon propos, il se répétait tout bas : « Ne change jamais... »

 

Roger s'était mis à confier à Tante Mone des tas de petites choses, pas vraiment futiles. Il lui avait dit : « j'ai revu Hilde ». Je savais qu'il l'avait revue. Il me l'avait confié. Ou plutôt je lui avais extorqué la confidence. Il m'avait juré qu'il ne la reverrait plus, et je l'ai toujours cru : il ne la revit plus jamais. Et puis il avait ajouté : « elle n'a pas changé, tu sais... ». Un ange avait passé. Curieux que l'on puisse entendre si bien chaque mot, chaque intonation, depuis cette chambre d'en-haut. Peut-être en raison du conduit de cheminée et de son ouverture béante.

 

« Elle n'a pas changé, tu sais... ». Il y avait beaucoup de douceur dans sa voix. Et puis il avait ajouté, d'un air sombre : « Simone a tellement changé. Tellement changé. »

 

Les larmes coulaient lentement sur mes joues, et dans mon cou.

 

Sûrement, j'avais changé. Ces quatre bébés, l'un après l'autre, m'avaient pompé « ma substantifique moëlle ». De jour, je fonctionnais comme un automate, guidée par la rage de « tenir », à tous prix, de faire en sorte que les gosses soient à peu près tenus propres, et que tout le monde ait été correctement alimenté, un jour de plus. Bien sûr, j'avais changé. La peau sur les os, l'oeil noir, farouche, au fond de l'orbite.

 

Bien sûr. Ce fut-là la première fois, où je pris conscience de la profondeur et de la dangerosité de ce genre de petites phrases :

 

Elle n'a pas changé (et je suis toujours amoureux d'elle).

 

Elle a changé (et mon amour s'est envolé...).

 

Une autre fois, bien plus tard, pour une question administrative, j'avais été revoir un ancien collègue, un peu perdu de vue. L'air affairé, mine de rien, j'admirais sa prestance. Son tonus. J'aimais son eau de toilette. Son air un peu négligé et pourtant si élégant. Et le petit ton taquin qu'il aimait prendre, en ma présence. Il m'avait raccompagnée dans le long couloir de l'immeuble, au rez de chaussée. Et puis, brusquement, il avait dit :

 

« Vous n'avez pas changé ! » 

 

C'était une constatation. A la fois agacée, et ravie. J'avais rétorqué : « vous non plus ! »

Et là, je ne fis pas ce que j'aurais dû faire. Cesser enfin de rester coincée, entre deux chaises. J'aurais dû l'embrasser sur la bouche. Advienne que pourra. Mais je ne l'avais pas fait, car sous mes airs culottés, je suis ce que l'on appelle « coincée » !

 

Une autre fois encore, bien plus tard, quelqu'un prononça la petite phrase « Surtout ne changez pas ». Elle avait été suivie d'un certain silence. Je luttais entre le désir idiot de dire : « pourquoi donc ?» - et la nécessité du silence, en face de cette certitude :

« Telle que vous êtes là, je vous aime, et c'est cela qui compte. »

 

Oui, beaucoup plus tard, ce fut-là une troisième fois où on me parla de changement. Et là aussi, l'homme en question tint parole, comme Roger l'avait fait avec Hilde : il ne me revit plus jamais.

 

                                                                                                         « Mathilda »

 

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