Éditorial de Juin 2017

Le serment d'hippocrate

J'avais accompagné Georgette chez un nouvel ophtalmo. Je l'avais choisi (l'ophtalmo) au Luxembourg parce qu'en France, le désert médical ophtalmologique s'avérait encore plus incurable qu'une DMLA doublée  d'un glaucome. Georgette était en pleine panique à devoir demander des explications à cet homme de l'art. Gravement paniquée. Plus encore qu'un candidat au baccalauréat devant résoudre à l'oral un problème sur des équations du quatrième degré. J'éprouvais de la compassion pour Georgette. Et une profonde rancune en face de certains représentants du corps médical pensant faire leur métier très correctement  en décrivant au médecin traitant, dans un langage ésotérique, et dans leur sténo très particulière, le problème existant, et la façon d'essayer de le traiter. Quant au médecin traitant, lequel, normalement, était censé, de part sa fonction,  traduire cette sténo en français à l'intention de ses braves patients, il effectuait sa mission, selon son tempérament, soit avec zéle et ferveur, soit simplement consciencieusement, soit encore simplement en se contentant du smig des explications indispensables, soit encore sa bonne conscience se contentait de ranger le dossier dans l'armoire, avec l'intention formelle de donner au patient des explications dès que celui-ci aurait l'idée – ou le courage – de les demander. Et c'est ainsi que je me retrouvai dans la salle d'attente du Dr X, à Z, au Luxembourg. Lorsque j'avais téléphoné au Dr X ;, je lui avais trouvé une bonne voix, bien humaine. J'avais cru sentir comme un champ d'ondes bénéfiques baigner le récepteur du téléphone. Je m'étais dit : »Ah, celui-là , il a l'air bien..on va essayer. » Et c'est ainsi que je m'étais retrouvée dans la salle d'attente du Dr X, au Luxembourg. La secrétaire avait l'air super-gentille. Pas du tout imprégnée de la valeur particulière de son rôle, pas du tout encline à traiter les patients avec le petit air supérieur et affairé qui rend ces derniers encore plus piteux en partant qu'ils ne l'étaient en entrant.

Hélas ceci n'augurait en rien de l'attitude du Dr X. Ce qui m'étonna. Car on a coutume de penser : « tel chien tel maître ».(Excusez la comparaison, peut-être mal choisie, car cette aimable et humaine secrétaire méritait certainement mieux que d'être comparée à un chien, encore que celui-ci soit capable de se comporter en humain bien davantage souvent que certains hommes...)

 

J'en reviens au  Dr X : contrairement à ce que sa voix laissait augurer, le docteur était un glaçon gelé à point pour se conserver longtemps.

Au départ, j'éprouvais quelques doutes : Sa main avait ouvert la porte de communication, nous étions les seules assises dans cette salle d'attente, et il ne nous regardait pas, mais fixait un point, au loin. Hésitantes, nous nous levâmes et nous dirigeâmes vers lui. Il ne nous demanda pas de le suivre et s'en fut, direction cabinet de consultation. Nous hésitâmes à nouveau, et, prise d'un doute, je demandai : « Nous vous suivons !? »

« Oui », nous fut-il répondu.

Saisie d'un second doute, je demandai : »vous êtes bien le Dr X, à qui nous avons adressé une lettre d'explication » ?

« Oui », me fut-il répondu.

Et sur ce, le docteur fit son métier d'ophtalmo, maniant avec un calme olympien, toute une série de manettes, de boutons, de loupiottes, de tableaux de lecture, et répétant plusieurs fois : »cataractes bien opérées » - ce qui me permit de conclure que le docteur n'était pas totalement dépourvu  de cœur, étant donné que je savais que c'était effectivement là la seule chose positive qu'il pouvait annoncer à Georgette –

 

Enfin, nous prîmes congé. Encore que cette formule englobe généralement un certain rituel, ici totalement absent. Car le docteur ne dit pas plus aurevoir qu'il n'avait dit bonjour, la secrétaire étant implicitement chargée de s'occuper de ces formalités à sa place. Ce dont elle s'acquitta d'ailleurs très gentiment.

J'essayais par la suite de faire récupérer par un nouveau médecin-traitant l'énorme dossier qui s'était accumulé chez le premier, depuis quelques décennies. Parce que Georgette ne disposait ...de rien...ni du compte-rendu de l'opération des cataractes, ni des comptes-rendus d'hospitalisation – ni des comptes-rendus d'opérations des deux hanches. Ce qui ne l'avait nullement empêché de vivre, plutôt heureuse, des décennies durant.

 

Aujourd'hui, elle ne l'était plus vraiment, heureuse. Qui l'eut été, à sa place !? Pourtant je la sentais apaisée. En quelque sorte rassurée. Elle se sentait en de bonnes mains, chez ce médecin pourtant si laconique. Mais elle avait été si peu gâtée, en matière de médecin ! Et puis elle avait l'espoir. De freiner la progression de ces maladies de vieillesse, à défaut de les bloquer totalement. De savoir aussi que je la prendrais par la main, chaque fois qu'il le faudrait.

 

Mais moi, à évoquer tout cela, parfois, je serre les dents. Je les fais carrément grincer. Fort. Statistiquement, il existe la même proportion de médecins honnêtes et consciencieux qu'il existe dans la population générale de personnes honnêtes et consciencieuses. Et l'inverse est tout aussi vrai. Alors, oui, je grince des dents. Parce que cela ne devrait pas être. Le serment d'Hippocrate, il devrait être réellement  sacré ! Tout médecin digne du nom devrait avertir son patient des consignes données par les spécialistes, et prendre le temps de les traduire exactement au patient qui lui confie sa vie. Lorsqu'un spécialiste écrit, en sténo : « La patiente devra consulter à tel rythme pour surveiller le risque de progression du glaucome », le médecin traitant devrait se soucier que la patiente ait bien compris le problème, et ne pas se contenter de prescrire les médicaments antihypertenseurs, trois années durant, laissant le mal aller en progressant jusqu'à l'irréversibilité !

 

Oui, j'avais vivement conseillé à Georgette de changer de médecin traitant, et elle m'avait écoutée. J'avais spontanément écrit les lettres qui convenaient, je les avais soumises à son approbation, et à celle de son époux.

Je leur avais demandé ensuite d'y apposer leur signature. J'avais mis les lettres à la boîte. Et vous me croirez ou pas, je trouvais que c'était là la meilleure des BA que j'avais accomplie, depuis six mois. Et du coup je pris la peine d'écrire cet éditorial. Par rapport à mon rythme habituel, j'avais déjà un certain retard !

Mais ce soir-là, ma BA dûment accomplie, sereine, je pris la peine de l'écrire enfin, cet édito. L'inspiration m'était tombée dessus, d'un coup. Et je dois vous dire : »Sans inspiration, je suis incapable de mener à bien quelque tâche que ce soit ! Même pas de faire rôtir au four un morceau choisi sans qu'il en ressorte totalement raccorni »...

 

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