Comment Evelyne a arrêté de fumer...

Témoignage d'Evelyne Bridard

Le train s’arrête à l’arrêt prévu. C’est une gare de banlieue, un patelin encore préservé des affres de la région parisienne

Je regarde cet homme fumer, face à la porte du train ouverte.

Il ne monte pas, il emplit ses poumons au maximum de ce que sa cage thoracique peut contenir.

Il tête avec frénésie sur sa clope comme un bébé affamé sur le sein nourricier.

C’est comme s’il voulait emmagasiner  la réserve qui lui permettra de survivre sans sa nicotine si vitale…

Mais cet arrêt dans le Transilien est très court, déjà le bip caractéristique qui annonce le départ imminent retentit.

Il tire une dernière bouffée, ses joues se creusent par la succion exercée sur l’embout ; un léger rictus contracte ses maxillaires et à regret il jette l’embout encore fumant sur le quai.

Il était temps, in extremis les portes se referment derrière lui.

Il a choisi le siège derrière le mien.

Une odeur écœurante remplit l’air, je le suivrais à la trace.

J’ai toujours eu un sens olfactif très développé, on me l’a souvent  fait remarquer en diverses situations, mais là je me demande s’il ne serait pas plus souhaitable d’avoir le nez bouché…

J’ai envie de vomir, le matin je suis encore plus sensible aux odeurs que d’ordinaire dans la journée.

Il n’a absolument pas conscience qu’il me dérange fortement !

Si je le lui disais, même avec tous les égards du monde, je passerais pour l’emmerdeuse de service, celle qui est là pour empiéter sur son espace de liberté….

Je change de place en m’éloignant le plus possible de cette puanteur âcre et infecte.

J’ai de la chance, l’avantage de travailler à l’opposé de Paris, c’est que le train est moins fréquenté, même aux heures de pointe. Je trouve donc facilement une place libre ailleurs.

Et dire que j’ai fumé moi-même. !

Quand j’étais fumeuse je n’imaginais pas que je puisse sentir mauvais, que ma bouche, mon haleine, mes vêtements, que toute ma personne dégageait une pestilence qui pouvait être incommodante pour les autres !

Comme je suis heureuse d’avoir arrêté !

 

« T’as pris quoi pour t’aider ? »

Me demande Tony, un ami de mon mari.

« Rien. »

« Ah bon ?

 Ben ça a dû être dur ! » Me dit-il, à la fois incrédule et admiratif.

« La volonté tout simplement la volonté » lui répondis-je.

« Ah ben oui bien sûr, la volonté... » Conclut-il dubitatif.

« Ben moi j’aimerais bien arrêter, mais j’arrive pas ! J’sais pas comment t’as fait ! »

« Tu sais Tony, en réalité il y a peut-être 6% de chimie, c’est-à-dire un réel manque dû à la dépendance, les  94% qui restent, c’est mental ; uniquement mental !

Tu peux me croire quand je te dis que pratiquement TOUT est Dans La Tête ! 

Je vais te raconter comment ça m’est arrivé… »

Je ris car je me fais l’impression d’être une vieille racontant sa première fois avec un homme…

Bon, trêve de plaisanterie, nous étions en hiver, fin 2001.

 

Le passage proche de la fin du franc et du passage à l’euro en a déboussolé plus d’un.

Une parente de ma belle-famille, fit une dépression nerveuse tant l’angoisse la tenaillait, à la fois d’être perdue elle-même dans une nouvelle monnaie qui la dépassait, que d’être persuadée que ses économies en banque allaient fondre comme neige au soleil…

Mon mari et moi avions beau la rassurer, lui expliquer de long en large que l’euro ne changerait rien ; elle nous téléphonait vingt fois par jour, tenaillée par sa peur devenue obsessionnelle.

Je me servis même d’un Monopoly, dont je redessinais des pièces et billets fictifs dans la nouvelle monnaie et nous l’invitions à des parties de jeux.

Pendant la partie, son inquiétude disparaissait, puis rentrée chez elle, elle nous retéléphonait, plus du tout convaincue que son argent en franc ne souffrirait pas d’une dévaluation.

Comme elle était veuve, et se plaignant à qui voulait l’entendre « qu’elle était toute seule », elle abusait de notre bienveillance et nous persécutait jour et nuit.

D’un paquet de 20 cigarettes par jour, je passais allègrement à deux au minimum.

Nous étions harcelés, hantés par la sonnerie du téléphone, et étions mon mari et moi-même, devenus très perturbés et fragilisés dans notre quotidien !

Dans ma vie professionnelle, cela eut aussi une incidence…

 

Alors que je travaillais ponctuellement pour une enseigne  de prêt-à-porter, je me devais en tant qu’animatrice commerciale, d’avoir une apparence impeccable, et non une chevelure négligée et des yeux bouffis de fatigue…Et un phrasé impeccable lorsque je vantais les gammes textiles au micro dans des opérations flash.

La directrice du magasin vint me voir à trois reprises dans la journée et me repris sur des erreurs dites en direct…

Je ne m’étais même pas rendue compte d’un lapsus confondant une marque pour une autre, et de « matelas » dit au lieu « de blousons matelassés » et le comble… d’inviter la clientèle « à se rendre au rayon homme pour profiter de ces robes en promotion »…

« Nous sommes large d’esprit, me dit la directrice, mais nous ne vendons pas encore de robe au rayon homme… »

J’étais gênée, atrocement confuse  et je m’en voulais d’être aussi peu professionnelle !

Et j’en voulais aussi à cette femme tyrannique, dont le despotisme n’avait d’égal  que son égoïste légendaire dans la famille.

Je tombais malade.

Une toux rauque, engluée de glaires, m’emportait dans des quintes nocturnes qui m’obligèrent à tenter de dormir assise, tant la position allongée aggravait le processus de toux.

J’eu la vision horrible d’être sous tente à oxygène, mourante, cherchant désespérément à respirer, et qu’un mince filet d’air me maintenait suffisamment en vie pour être lucide, mais que petit à petit, l’air se raréfiait d’autant, rendant mon agonie encore plus atroce et longue…

 

Le lendemain matin, je fonçai chez le toubib.

A l’examen au stéthoscope, il diagnostiqua de l’asthme et me prescrivit un aérosol à inhaler plusieurs fois par jour.

J’eus un choc.

Je creusais ma propre tombe.

Moi qui étais en bonne santé, qui avait fait l’admiration vingt ans plus tôt de notre médecin de famille qui, à la vue de mes poumons dans son appareil de radioscopie, s’était exclamé admiratif à mon mari (qui me le répéta après) :

« Mais qu’est-ce qu’elle est charpentée !! 

Mais c’est incroyable ce qu’elle a de gros os !! »

Certes j’aurais préféré susciter son admiration pour le charme incontestable de mes yeux noirs de velours, mais les critères de ce brave homme étaient plus scientifiquement pragmatiques.

 

Mon paquet de cigarettes resta plusieurs jours abandonné.

Les jours passaient et la clope ne me manquait pas du tout ! Je humais à plein poumon ce petit souffle qui sortait de l’inhalateur, et j’avais le sentiment que chaque petite dose bénéfique remplaçait aisément la cigarette.

Puis je sentais parfois un vague désir de fumer, mais vite je me précipitais sur le petit nébuliseur et absorbais une bouffée bienfaitrice.

Puis je pris une décision, celle de l’arrêt définitif du tabac.

Je dis à mon mari :

« À partir du nouvel-an, je vais arrêter définitivement de fumer, mais il faudra que tu m’aides :

Il ne faut pas que  pas tu fumes à la maison !

« D’accord» me dit-il.

Et puis si jamais je suis invivable, je ne veux pas que tu me dises :

« Je préférais quand tu fumais, tu n’as qu’à refumer

Ça c’est la formule-piège qui me fera refumer à coup sûr !!

Donc il faut que tu t’engages  à me supporter !»

Mon mari dit oui à tout.

Le fait que lui-même fumât lui conférait une forme de culpabilité et de compassion, d’autant que je n’exigeais pas de lui qu’il cessât le tabac en même temps.

Il me devait bien ça, alors il joua le jeu de ce pacte tacite.

 

Mon état de santé s’étant nettement amélioré, l’envie de fumer revint furieusement en même temps que ma forme.

« Sur le calendrier je vais noter les jours au fur et à mesure » me dis-je.

 Je fixais le paquet de cigarettes posé sur le buffet.

Non je n’y toucherais pas.

Une heure s’écoule, deux heures…

Après le repas du midi, je suis tentée de boire un café.

Non, déjà que j’ai envie de fumer, si je bois un café en plus cela deviendra une vraie torture !

La journée passe ainsi, très longue et alternées de petites victoires sur le tabac.

D’ordinaire le soir, nous regardons la télé.

Je n’ai pas envie d’être tentée car nous fumons d’ordinaire devant le film. Je ne suis pas masochiste, je ne vais pas me placer dans des situations génératrices d’envies de cloper !

Les chambres et la salle de bains ont toujours été des espaces préservés du tabagisme.

Je fuis le salon et je pars me réfugier dans ma chambre. Ce petit cocon douillet est le lieu idéal pour calmer mon stress.  La lecture sera aussi un moyen de penser à autre chose…Mais l’envie revient et les pages que j’égrène ne parviennent pas à chasser cette satanée envie de cigarette.

J’en pleurerais tellement  j’ai les nerfs à vif d’avoir eu toute la journée ce combat à mener et cette merde que j’ai envie de prendre dans le paquet…

Un chocolat, je vais boire un chocolat !

A ma demande mon mari me le prépare et me l’amène au lit.

Je bois ce nectar avec délice, le liquide chaud et velouté me procure un bien-être immense. Comme un cataplasme sur la plaie béante qu’est mon esprit malade et torturé.

Je lis à m’abrutir, à tomber de sommeil , puis les lettres se floutant à ma vue, je laisse tomber le livre sur les draps et les songes m’emportent dans une nuit où je ne suis enfin plus tourmentée.

 

Le lendemain matin, au petit déjeuner je bois un thé au lieu de mon habituel café.

Je changerai toutes mes habitudes, fini les pauses-café qui sont si intimement liées à la cigarette, fini les apéros et les repas avec les amis, fini les soirées film, fini la cigarette après le repas…

Sur le calendrier je raye avec délectation et fierté le jour écoulé où j’ai réussi à tenir.

Le paquet de cigarettes est toujours posé sur le buffet, je le regarde avec satisfaction. Je suis plus forte que lui ! J’ai besoin de le voir, tout comme j’ai besoin de le mettre dans mon sac-à-main lorsque je sors.

J’ai besoin de savoir qu’en cas de besoin, il est là, à ma portée. L’idée du manque me fait peur ; c’est un paradoxe ; mais je crains qu’en cas de manque, le stress soit tellement violent que je serais capable de craquer à la vue du premier buraliste venu…

 

Une semaine s’est écoulée, c’est énorme pour moi !

Je regarde les jours cochés qui ne sont qu’un code crypté pour le lecteur lambda, mais si symbolique de combats gagnés !

J’ai les nerfs en pelote, je fonds en larmes pour une broutille, je m’énerve pour un rien.

Mon mari est patient.

Il m’admire.

J’ai besoin de cette admiration et lorsque cette parente revient à la maison après un petit séjour en maison de repos, je suis désappointée qu’elle ne remarque même pas que je n’ai pas touché une cigarette depuis son arrivée !

Lorsque je le lui fais remarquer, je n’ai qu’un simple « ah ben c’est bien.» dit sur un ton morne et placide.

 

Un mois ! Je n’aurais jamais cru tenir autant !

Je vis comme une nonne, recluse dans ma chambre le soir, à lire mes histoires et à me réconforter du précieux chocolat si apaisant. Je me sens protégée ainsi dans mon lit, et le fait que je me sois toujours refusé à fumer dans cette pièce, aide incontestablement à supporter mon sevrage !

Je ne bois plus du tout de café la journée, même si je suis une adepte de l’arabica.

 

Je suis très fière de l’allongement des ratures sur le calendrier ! J’ai toujours mon paquet de cigarettes posé sur le buffet.

A ma portée.

Et pour l’instant, c’est moi qui gagne !

 

Je pars me promener en forêt, de longues ballades avec mon mari ; je cours parfois et je m’enivre de cet air frais et vivifiant.

Et je dis à mon mari :

« Chéri c’est merveilleux, j’ai l’impression de revivre, mais sent cette odeur de résineux dans l’air ! Sens cette mousse qui dégage une odeur humide de sous-bois !

Mais sens cette végétation qui vit autour de nous, je suis vivante et je suis contente !

J’entoure un arbre de mes bras et je l’embrasse. Merci d’exister, merci.

Comme j’aimerais aussi que tu arrêtes Chéri, si tu savais comme c’est bien !!! »

 

6 mois se sont écoulés, un rêve !

Il y a eu des moments difficiles, comme un pique-nique organisé avec des cousins. Ils buvaient et fumaient tous allègrement,  en plein-air il est vrai.

Mais à 3 heures de l’après-midi, je n’en pouvais plus d’avoir les fesses endolories sur le banc de bois, à grignoter des chips à la con, à attendre de manger un vrai repas…

J’avais toujours faim depuis l’arrêt du tabac.

Je buvais maintenant du café en étant capable de surmonter les envies, mais j’étais incapable d’attendre des heures durant, la faim au ventre, le corps ankylosé d’immobilité, gagnée par l’ennui et le besoin de manger.

J’avais pris du poids, mais je m’en moquais.

Et mon mari qui fumait, buvait et discutait sans se rendre compte que mon supplice avait assez duré !

Alors j’avais fini par me montrer désagréable, et tant pis si j’avais le mauvais rôle, celle qui est intransigeante, la chiante quoi…

« Ah il n’y a pas pire qu’un ancien fumeur pour emmerder le monde ! »

 

J’aurais préféré ne jamais fumer, mais c’est ainsi.

Je suis devenue allergique aux effluves tabagiques, immédiatement l’odeur me créé un mal de gorge et pour peu que je sois exposée une soirée entière ; je me tape une angine carabinée dès  le lendemain !

Ce n’est pas psychologique, ce n’est pas psychosomatique, c’est physiologique.

Lorsque ma mère fumait et qu’adolescente je respirais ces volutes qui s’élevaient dans l’air,  je n’ai jamais souffert de mal de gorge ; parce que je n’étais pas fumeuse tout simplement.

Maintenant, c’est comme si mon corps se défendait lui-même du tabac, et que mes amygdales douloureuses à la déglutition m’envoyaient un signal d’alerte pour me mettre en garde…

 

J’eus un an plus tard une crise très difficile à surmonter :

 

Mon mari fut opéré et hospitalisé une dizaine de jours ayant subi une agression organisée par des voisins.

Un tabassage en règle, duquel il réchappa par miracle, mais cela nous laissa des séquelles psychologiques.

Il fallut pourtant continuer à vivre.

J’eus beaucoup de mal à empêcher mes deux fils de tenter de venger leur père, non pas que je n’eusse pas moi-même de furieuses envies vengeresses ; mais je voulais avant tout les protéger d’eux-mêmes !

Une vendetta qui dégénère dans une escalade sans fin  fait irrémédiablement des victimes ; et nous étions déjà assez traumatisés comme ça, sans en rajouter davantage.

 

Nous vivions reclus chez nous, cachés derrière les persiennes closes, à épier au-travers des lattes des volets, le moindre mouvement dans la résidence.

Après un arrêt de maladie d’une quinzaine de jours, je dus reprendre mon emploi.

La vacation quatre fois par jour de la traversée des écoliers à un passage-piéton du quartier. Cela m’obligeait à quatre allers-retours dans une journée.

Donc huit fois par jour j’étais contrainte de sortir et de rentrer chez moi, avec  la peur au ventre de croiser un des agresseurs dans le voisinage.

 

Plus d’une fois à cette époque je faillis craquer !

Cela m’aurait été si facile avec les paquets à ma portée !

Je me revois à un moment donné dans la voiture, énervée à l’extrême, pleurant et hurlant de colère, j’étais trop à bout, c’était intenable !

 

« Julien donne-moi une cigarette ! » Dis-je à mon plus jeune fils dans la voiture.

« Non maman, je ne veux pas que tu fumes ! »

« Je t’en supplie mon fils, j’en peux plus, il faut que je fume !!! »

Il me tint tête et refusa de me tendre cette tige salvatrice

Jamais mon fils ne s’oppose à mon autorité.

Alors je n’exige pas, je supplie, j’implore ; il ne peut pas me résister, il voit bien que je suis terriblement en souffrance !

« Non maman, si t’en fumes une, tout ce qu’as t’a fait avant pour en arriver là, c’est foutu ! C’est comme de boire un verre pour un alcoolique, tu retombes dedans ! »

 

Je suis émue qu'il m'ait refusé cette cigarette, et je suis contente qu’il m’ait tenu tête, d’ailleurs dans mon for intérieur je l’espérais.

S’il m’avait tendu une cigarette, oui je l’aurais prise, quitte à le regretter dans les deux minutes après l’avoir allumée.

J’ai de la gratitude aussi.

Je pense que c’est ça aussi l’amour."

 

 

Avant je comptais les heures, et puis les jours.

Ensuite j’ai compté les mois qui m’éloignaient d’autant et me grandissait en estime de moi.

Ensuite je comptais en années.

Je n’y pense plus aujourd’hui ou très rarement.

Pour être honnête, il n’y a qu’une chose qui me manque : quand on est fumeur, on se réunit ensemble pour fumer dans le même espace. Ça crée des liens, on a l’impression qu’on fait partie d’une sorte de fratrie ; on se comprend.

On se dépanne mutuellement en cas de manque de cigarette, on allume l’embout de l’autre quand il a oublié son briquet et il nous en est reconnaissant.

On est dans notre bulle, unis.

Ce lien invisible et convivial ne peut être compris par la caste des « non-fumeurs ».

C’est juste un semblant de solidarité qui me manque, je dis bien « semblant », car comme la cigarette, c’est un faux-semblant qui fait illusion. 

Commentaires (1)

BABELLE
  • 1. BABELLE | 17/09/2017
Voilà 34 ans que j'ai cessé de fumer. Un paquet par jour pendant presque 10 ans.

Après un accident de santé, il y a bientôt 20 ans, j'ai été très heureuse de ne pas avoir à arrêter de fumer.

Mes fils ont fumé; Un a totalement arrêté et l'autre fume encore un peu.A mon grand désespoir.

Ajouter un commentaire